Critiques et notes de J.Stoll et M.Jobbé-Duval

Notes éparses de Martine Jobbé-Duval sur la nouvelle série « Série d’Hiver »


Critique de Jacques Stoll

La ligne intérieure

La peinture de Betty Guzzo

« After War », tel était le titre des premières oeuvres exposées par Betty Guzzo, il y a bientôt 15 ans. La série présentait, dans un travail très différent de celui qu’elle mène aujourd’hui, des objets et des mises en scène du quotidien, dans un paysage désolé. Mais les constantes de sa peinture y apparaissaient déjà : sa maîtrise de la couleur et des formes, cette ligne horizontale qui traverse la plupart de ses tableaux, et ce beau silence que provoquent en nous les images qu’elle propose.
Des éléments de référence de notre dernière guerre, tels des morceaux de blockhaus et des palissades rébarbatives, figurent également dans les oeuvres que la Mosellane Betty Guzzo a réalisées à compter de 2010, date de son installation à Bayeux. Cette démarche de l’artiste, poursuivie ces dernières années, tend à installer dans ses toiles des rapports de force entre des volumes cubiques très présents, et des propositions de couleur souvent hardies venant souligner ou adoucir ces volumes.
Sur le plan des références artistiques, c’est bien évidemment du côté de Mondrian que l’on recherchera la source de ce travail si abouti de notre artiste. Betty Guzzo, avec talent et pertinence, ira jusqu’à faire disparaître tout objet reconnaissable de ses oeuvres, certaines d’entre elles tendant alors à l’abstraction pure.
Cette période (2010/2012) démontre la maîtrise de l’artiste dans la construction de ses toiles à travers l’harmonie des masses et des teintes, et la recherche de la perspective dans un va-et-vient entre premier plan et horizon. Des oeuvres d’un équilibre parfaitement assuré, et assumé. Un régal intellectuel et esthétique.

Par ailleurs, la variation des volumes (des carrés ou des rectangles), qu’elle entreprend à ce moment-là de peindre, n’est pas très éloignée d’une esthétique qui pourrait être plaisamment comparée à un style, que l’on intitulerait malicieusement, pour rester en contact avec la langue française, de type « casemate ».
Est-ce cette préoccupation de l’état de guerre, et des ravages de tout conflit dans nos vies, qui l’a amenée quelques années plus tard à venir peindre près de ces plages de Normandie si évocatrices d’un temps que l’on espère à tout jamais révolu ? Est-ce là une simple coïncidence ou les seuls hasards de la vie ? Il n’est pas interdit de se poser la question : dans certaines pensées philosophiques, le hasard, en effet, n’existe pas.

Ligne de force

Revenons sur cette ligne horizontale évoquée plus haut, qui traverse la plupart des tableaux de notre artiste, y compris lorsqu’y réapparaissent de façon inopinée des éléments partiellement reconnaissables, tels des morceaux de télé ou de cuisinière.
Interrogée sur cette présence quasi permanente, Betty Guzzo a sincèrement paru en découvrir l’existence. A l’évidence, cette ligne lui est si nécessaire que la question de sa persistance ne se pose même pas. S’agit-il d’affermir ainsi sa façon d’appréhender,puis de traduire, une vision du monde fondée sur une impression de stabilité ? Y a-t-il un « au-dessus » et un « en-dessous » de cette ligne omniprésente ? Un paradis et un enfer, en quelque sorte ? Mystère. Mais cette assise est plaisante à l’oeil, et son déplacement dans la hauteur, bien qu’elle se fixe en général à la norme 1/3 en-dessous et 2/3 au-dessus, revêt pour le spectateur avisé, lorsqu’il compare diverses oeuvres présentées dans le cadre d’une exposition, un réel intérêt.
Ce mouvement de curseur horizontal atteint son effet maximal dans la série de petits formats de cette période représentant chacun un paysage normand, en quelque sorte « parfait » : un ciel uniformément gris dans la partie supérieure, et un pré parfaitement vert dans la partie inférieure.
L’impression ainsi donnée de la traduction d’un paysage ne varie que par la valeur, différente selon chaque peinture, accordée par l’artiste aux deux éléments situés de part et d’autre de sa fameuse ligne horizontale. Chaque tableau prend alors une signification différente. L’un nous parle de l’heure à laquelle il a été peint, l’autre de l’état d’esprit de l’artiste au moment de sa réalisation, l’autre encore du temps qu’il faisait alors. En déplaçant le curseur de cet horizon, l’artiste se plaît à nous entraîner dans des chemins inattendus. Vous éprouvez des sensations similaires quand le rouge remplace le vert dans la partie inférieure de ces petits formats.
Ce minimalisme dans les effets est extrêmement excitant pour l’esprit et les sens.

Betty Guzzo nous met en boîte

L’année de peinture 2013 de Betty Guzzo débute par des toiles où, à côté des quadrilatères de couleurs de la période précédente et d’une série d’étranges escaliers menant nulle part, apparaissent de mystérieuses boîtes de rangement. Il s’agit apparemment de ces boîtes standards actuelles dans lesquelles l’on s’applique à ranger méticuleusement les archives de nos sociétés, de nos administrations, ou tout simplement nos petites affaires personnelles.
Ces boîtes, d’abord discrètes, grandissent au fur et à mesure des tableaux de la période pour finir par envahir l’entier champ de la toile, jusqu’à en faire ressembler l’une d’elle à un meuble chinois saisi plein cadre dans sa laque, sa perfection, et la présence de quelques marques dues à l’âge. Un travail admirable !
Dans d’autres peintures apparaissent des boîtes aux lettres, au nombre de 6 ou même de 35, peintes dans leur vétusté, ce qui leur confère une terrible humanité. Des toiles d’une splendide facture, où l’artiste, dans les étiquettes qu’elle y fait figurer, livre beaucoup d’elle-même.
Comme il semble impossible d’ouvrir ces boîtes aux lettres, qui ne possèdent pas de serrures apparentes, les clefs de l’énigme résident peut-être dans le nom des locataires, esquissés à la pointe du pinceau. A vérifier minutieusement…
Au-delà de la qualité de ces peintures, qui entraîne à elle seule l’adhésion, ces boîtes conduisent bien évidemment, comme toujours chez Betty Guzzo, à se poser des questions. Serait-ce là le reflet de notre façon de vivre actuelle, réduite parfois à l’univers d’une simple « box » ? Et que découvrirait-on à ouvrir ces boîtes-archives ? Qu’aimerions-nous y ranger ?
Souhaiterions-nous faire figurer notre adresse sur l’étiquette de l’une de ces boîtes aux lettres ? Qu’aimerions-nous alors y recevoir comme courrier ? De qui ? Quel message y glisser ? Et où en chercher la clef ?
Etrange paradoxe : ces boîtes, dans leur aspect pourtant parfaitement clos, permettent d’entamer de la meilleure manière le dialogue entre vous et l’artiste.

Betty Guzzo nous parle du ciel

La peinture de Betty Guzzo, en fin d’année 2013, s’est irrésistiblement tournée vers le firmament, et la production de l’année 2014 poursuit la même tendance. Les boîtes de la période précédente se sont visiblement ouvertes, et nous connaissons à présent leur contenu. Cela valait le coup d’attendre : nous sommes en effet arrivés en plein ciels !
Ces ciels splendides qu’elle nous propose aujourd’hui appellent spontanément quelques références prestigieuses. Viennent en effet à l’esprit le souvenir du plafond de cette chapelle dite Sixtine aperçue un jour, ou celle d’une impression d’un soleil…caché, à coup sûr normand.
En utilisant une très belle palette, pleine de nuances et de douceur, de bleus pas très sûrs d’eux-mêmes et de nuages sombres pas très assurés de survivre, Betty Guzzo ose une peinture tendre, rêveuse, évocatrice. Quel charme ! Laissez-vous séduire : c’est tout simplement beau.
Si la ligne horizontale habituellement tracée par l’artiste dans ses toiles ne se retrouve pas, ou peu, dans cette nouvelle série (mais je fais le pari qu’elle va bientôt y « refaire surface »), la ligne intérieure qui parcourt depuis ses débuts l’art de Betty Guzzo, cette ligne qui vous mène à la contemplation, au recueillement puis au partage, nous éblouit plus que jamais.

                                                                                                     Jacques Stoll, critique d’art, 31 mars 2014.


Critique de Martine Jobbé Duval – L’œil écoute

« L’œil écoute », Paul Claudel

 

Regarder, écouter les œuvres de Betty Guzzo. L’humble évidence d’un manifeste poétique : comment habiter une couleur ?

Ses œuvres posent, comme à leur insu, cette question infrangible, âme de la peinture : comment rester en amitié avec la texture colorée et parlée du monde. Comment accueillir pour l’artiste son impuissance à ne pas savoir ce que la couleur sait ? Cette irrépressible amitié des peintres ne veille t-elle pas sur les germinations de tous nos questionnements ?

Samedi 10 décembre 2016, Bayeux. Visite de l’atelier du peintre conduite par de très chers amis, amis du peintre. Quelques délicieux gâteaux…Modeste chambre cachée et exclue, protégée des visiteurs. Une chambre d’enfance. Pièce sans bruit, parmi d’autres. Au cœur de la maison.Quelques notes.

Il y a comme une secrète plénitude dans ces reliefs, ces môles. Comme un grand ciel qui n’ose regarder ses reflets.

Un vocabulaire compositionnel s’échappe…l’esprit de géométrie et la densité du sensible coïncident pour donner à la couleur un lieu et, pour ainsi dire, un espace intérieur. Là aussi, comme à son insu. L’espace intérieur d’une couleur laisse alors échapper comme des voyelles liquides…une brèche, un lointain espéré.La matière de sa peinture parle aussi la langue âpre des consonnes, le noir, les gris et les contours.

Un manifeste poétique.

Formes frontales, massives, et pourtant fluides, ne pouvant empêcher le dialogue de ces masses entre elles, de ces obsédants parallélépipèdes, en un centre, une brèche. L’évidence éprouvée est celle d’une masse. Est-ce pour mieux révéler que tout obstacle n’est que forme et couleur ? Des môles, tels les veilleurs de nos stèles et tumulus intimes. Fabrique humaine de tombolos…

En effet, tel un artiste constructiviste, patiemment, Betty Guzzo bâtit des lieux : des murs, des pavements de terre et de ciel. Aussi, avec force et douceur, ses toiles portent la persévérance des jeux d’enfants. Celle du jeu de cubes. Des enfants qui sculptent des blocs de maisons, des escaliers, des ponts et des architectures imaginaires. La résistance du passé et le geste de son enfouissement. Le futur.

La géométrie des blocs fait surgir des volumes liquides et des couleurs de voyelles. On pense irrépressiblement au poème Voyelles de Rimbaud, à L’enfant au pâté de sable de Bonnard. Jeux de sable suggérés par la matière marine de ces murs, de ces portes…

Matière légère, décantée jusqu’au toucher de la toile, mais paradoxalement consacrée à dire l’épaisseur, la solidité, la profondeur.

On le pressent, c’est toute l’évidence de l’humaine aventure d’absolu qui tremble sous le poids de la matière. Toile et voile, même matière. Un océan ordonné au cosmos… « J’ai vu larguer l’arc en ciel », Anne Perrier.

 

Matière légère pour révéler du pan de mur le plus familier – nos prisons géométriques habituelles –des promesses et des transparences de l’infini. Peut-être, sans nul doute, insoupçonnées. Pour donner à entendre le cri des couleurs (jaune, rouge, bleu, orange) tel un cri de mouette. L’œil est alors conduit aux points les plus intenses, en tant que les plus désertés.

Figures humaines absentes, mais souvent coulées dans un nuage. Cœur du tableau : lieu d’un suspens. Scène en attente, promise par ces obsédantes lignes d’horizons. Les lointains se mesurent à l’ici, par l’état d’éveil poétique.

Qu’est-ce qui compte en définitif ?

Dans les scènes peintes de Betty Guzzo serait-ce que ce silence, ce temps aboli n’est pas dû à l’insuffisance du monde, mais l’insuffisance du regard ? Tout cela est dit ensellé de pudeur et de traits tremblants, modestes.

La peinture s’inscrit ici avec une humble présence. L’eau native des ses couleurs est claire. Nulle posture. Cet élément est décisif pour aborder ces émouvantes toiles. Comme une boîte à musique elles contiennent un chant. Le langage le plus proche de l’élémentaire, les « mots de la perpétuelle enfance ». Ce chant est précaire, mais aussi grave et nu. Formes et couleurs représentent ici le moindre écart pour son auteur, la plus haute approximation d’une présence immédiate au monde.

Une humble aventure. Celle de nous tous.

Nous reconnaissons notre terre, nos limites ; mais elles s’éclairent d’être regardées d’amour avec des yeux si humbles, si petits, d’être approchés par le bas du tableau. Comme agenouillées.

 

Ce que le peintre a essayé de faire ? Que la poésie trouvât place à l’intérieur des môles ! Nos sociétés de brutaux intérêts scellent pour s’en défendre la voix des poètes. Ici la couleur éclate de son bloc de geôle, blessée à mourir dans sa géométrie. « La brèche », « Entrez, c’est ouvert », « Rue des portes bleues 7 », « Rectangle blanc », « Ciel gris XXI », « Ciel bleu sur le Môle », « In fine », « La Cathédrale »…

Écoutons

En janvier 2017

                                                             Martine Jobbé Duval

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